Champ / contrechamp

Les liens les plus étroits sont souvent les plus invisibles. Ils croyaient prolonger la nuit. Derrière la porte, quelqu'un les attendait déjà.

À propos de CHAMP/CONTRECHAMP

 

J’ai écrit la première version de ce roman en 1996. J’avais vingt-deux ans.

À cet âge-là, on écrit souvent avec davantage d’enthousiasme que de recul. On suit une intuition, une image, un fantasme ou un personnage sans toujours savoir où cela nous mènera. On avance porté par l’énergie de la découverte, avec la conviction parfois naïve que l’écriture permettra de comprendre ce qui nous fascine.

Je cherchais à dépasser le style du journal intime, de donner forme à un véritable récit. Je cherchais à raconter ce qui fait basculer des femmes et des hommes ordinaires dans une dimension plus complexe de l’existence lorsque certaines lignes rouges sont franchies. Je n’ai jamais proposé ce travail à un éditeur car il était inachevé et loin d’être présentable, j’en avais conscience, la vie m’a entraîné vers des épreuves qui ont relégué ce manuscrit au second plan.

La vie a suivi son cours. D’autres projets ont vu le jour. D’autres textes ont été écrits. Celui-ci est demeuré dans mes archives pendant près de trente ans. Je n’y suis pas revenu durant toute cette période. Lorsque je l’ai retrouvé récemment, j’ai découvert un texte écrit par quelqu’un que je connaissais parfaitement et qui m’était pourtant devenu étranger. Je retrouvais mes préoccupations de l’époque, ma manière d’observer les êtres humains, mon intérêt pour les relations amoureuses, les rapports de pouvoir, le désir, la fidélité, les fantasmes, les transgressions et les contradictions qui traversent nos existences.

J’ai également redécouvert certaines limites du jeune auteur que j’étais. Une partie du manuscrit accordait à la sexualité une place qui relevait davantage du fantasme que de la psychologie. À vingt-deux ans, cela me semblait naturel. Trente ans plus tard, cette approche ne me paraissait plus suffisante. Non parce qu’elle serait choquante ou déplacée, mais parce qu’elle ne disait finalement qu’une petite partie de ce qui m’intéressait dans ces personnages. La question s’est alors imposée : fallait-il laisser ce roman inachevé ou tenter de lui offrir la fin qu’il n’avait jamais eue ?

J’ai choisi de l’achever.

Non pas pour corriger le jeune homme que j’étais, ni pour réécrire entièrement son travail à la lumière de l’expérience acquise depuis, mais pour dialoguer avec lui. J’ai conservé ce qui me semblait vivant. J’ai laissé subsister certaines maladresses qui appartiennent à son époque. J’ai surtout essayé d’accompagner les personnages jusqu’au bout du chemin qu’ils avaient commencé à parcourir en 1996.

Au cours de ce travail de reprise, une autre évidence s’est imposée.

Le titre original du manuscrit était Projet X.  Ce titre correspondait parfaitement au regard du jeune auteur que j’étais alors. Il mettait l’accent sur le mystère, la transgression, les fantasmes et la dimension clandestine de l’intrigue. Il évoquait une histoire à découvrir, une énigme, presque un programme secret.

Trente ans plus tard, il ne me semblait plus représenter fidèlement le livre que j’avais sous les yeux. En le relisant, j’ai compris que le véritable sujet du roman n’était ni le cambriolage, ni la sexualité, ni même les histoires d’amour qui en constituent la trame. Le véritable sujet était le regard. Le regard que les personnages portent les uns sur les autres. Le regard que l’on porte sur ceux que l’on désire. Le regard du photographe. Le regard de l’amoureux. Le regard de celui qui observe sans être vu. Le regard que l’on porte sur soi-même lorsque le temps a passé. J’ai accentué la multiplication des focales afin que chacun puisse exposer ses failles, car j’ai appris avec le temps que nos défauts sont souvent l’envers de nos qualités.

Projet X est devenu Champ / Contrechamp. Chaque personnage observe les autres sans jamais les comprendre totalement. Chacun devient tour à tour observateur et observé. Personne ne possède l’image complète. La vérité n’apparaît qu’à travers la confrontation de plusieurs points de vue.

Au fil de cette reprise, le centre de gravité du récit s’est progressivement déplacé. Là où le manuscrit initial s’intéressait beaucoup aux corps et aux fantasmes, la version finale s’intéresse davantage aux regards, aux consciences et aux liens qui unissent les êtres humains. La sexualité n’a pas disparu. Elle est simplement devenue l’une des composantes de l’histoire plutôt que son unique moteur.

Les personnages de ce roman ne sont ni des héros ni des modèles. Ils commettent des erreurs. Ils se trompent sur eux-mêmes autant que sur les autres. C’est sans doute pour cela que j’ai eu envie de les retrouver après toutes ces années.

 

© Arnaud Papin – Toute reproduction, diffusion ou utilisation sans autorisation est interdite