Dans la rue, les magasins avaient ouvert leur porte et les badauds commençaient à s’agiter sur les trottoirs tandis que la circulation avait repris ses flux asymétriques. Elle s’enfonça dans une bouche de métro. Se rendre d’un point à un autre d’une mégapole à travers des tunnels souterrains comporte quelque chose de semi-fantastique. Le mimétisme des hommes face aux autres espèces animales de ce globe restreint leur a permis d’avoir recours à toutes sortes de méthodes pour s’adapter au mieux à leurs besoins ; comme une taupe creuse ses trous dans un jardin, les hommes ont construit des machines et strié de labyrinthes leurs grandes cités. Ce n’était pas acquis ni évident d’en arriver là au sortir d’une vie de chasseurs-cueilleurs nomades, livrés à eux-mêmes au cœur d’une nature hostile et dangereuse, pilotés par un instinct de survie démesuré, à la recherche de cavernes pour trouver refuges. Assise dans une rame vrombissante, Nancy s’abandonna à des pensées sur l’étrange jonction entre l’état de nature originel et le développement surnaturel des civilisations urbaines et industrielles. Cette propension à remettre en branle des sujets abordés en cours de philo était due à la qualité des cours de Gil Chantel. Leur brillante et pétillante enseignante au look souvent outrancier était parvenue à faire naître en elle une fascination pour les questions existentielles. Grâce à elle, Nancy nourrissait le réflexe désormais incontournable de prendre du recul sur le monde.
L’homme. Cet animal devenu accidentellement penseur, et de ce fait en marge d’un univers sans activité mentale. L’homme ne cesse de bâtir, de déprendre, d’analyser, de tenter de prendre le contrôle de l’univers, d’essayer d’outrepasser toutes limites, cherchant à se connaître dans sa moindre cellule génétique. Cherchant à prendre la place du calife (si tant est que ce monde soit né d’une volonté quelconque plutôt que d’un chaos définitivement inexplicable). Repousser sa condition de mortel, reculer la sonnerie du glas, altérer l’inaltérable, repousser des montagnes, dompter le ciel, faire des trous dans la sphère, inventer une bombe capable de tout annihiler en l’espace de quelques secondes. Les hommes n’avaient jamais cessé d’édifier de nouveaux mondes, de les mettre en péril et jusqu’à nouvel ordre, le globe devenu précaire tenait maintenant sur un fil.
© Arnaud Papin – Toute reproduction, diffusion ou utilisation sans autorisation est interdite