Certains dimanches soirs ressemblent à des bilans comptables. Ils font de chacun de nous un théoricien de la loose.

Se dresse alors l’inventaire silencieux de ce qui n’a pas avancé. Un phénomène psychologique apparenté à une sorte de blues s’installe et nous rend mélancolique. Pas de catastrophe. Pas d’échec monumental. Juste un sentiment inconfortable, une coloration insidieuse et noirâtre de la pensée… Rappel du temps qui passe… Mais arrêtons ça. Le dimanche n’existe pas. Pas plus que le lundi. La nature n’a jamais fabriqué de semaines. Le soleil ne sait pas qu’il est dimanche. Les oiseaux non plus. Le temps est continu ; c’est l’homme qui l’a découpé en tranches.

Ce découpage produit des effets psychologiques. Le dimanche soir n’est alors qu’une frontière imaginaire, un poste de douane où nous contrôlons nos propres existences. Nous cherchons des indicateurs qui prouvent que nous avançons : les semaines, les trimestres, les objectifs, les notes, les classements, les followers, les salaires, le classement Elo aux échecs, les anniversaires, les bilans annuels. Comme si la vie pouvait se résumer à une succession de tableaux Excel.

Pourtant, la vie ressemble davantage à une rivière qu’à un jeu vidéo où chaque effort rapporte immédiatement des points d’expérience. Elle coule.

Nous avons découpé le temps en morceaux, puis nous avons oublié que ce couteau tranche dans le vide.

Le plus ironique est que ce fameux blues n’attend pas le dimanche pour surgir. Il suffit d’un mercredi pluvieux, d’un jeudi sans perspective, d’un vendredi où l’on reçoit un sms de rupture, un samedi où l’on nous pose un lapin, ou d’un mardi où l’on tombe par hasard sur une ancienne photographie, Face de Bouc exhume un souvenir… Soudain, le tribunal intérieur convoque une audience exceptionnelle. Il compare, il mesure, il comptabilise.

Je n’ai pas progressé. Je régresse dans tous les domaines !

J’ai l’impression que tout le monde réussit tout mieux que moi.

Alors je lutte, je résiste à chaque fois face à cette idée virale d’être condamné à perdre.

Persister malgré la chute de deux cents points dans le classement Elo durant le week-end. Même lorsque le week-end s’achève avec cette impression tenace de n’avoir gagné nulle part. Persister car il existe une différence essentielle entre perdre et abandonner… Perdre arrive à tout le monde. Abandonner est le seul moyen d’être certain de ne plus jamais avancer.

Il est étonnant que personne n’ait encore pensé à supprimer le dimanche soir. Nous avons inventé le changement d’heure, les semaines de quatre jours, les réunions qui auraient pu être des mails, la pointeuse et l’horloge parlante. Pourquoi conserver ce moment où l’humanité entière se transforme en comptable de sa propre existence ?

Le dimanche soir est le seul moment où un joueur d’échecs à 540 Elo se persuade qu’il aurait dû être à 900, où un célibataire se demande pourquoi il n’est toujours pas tombé sur la bonne personne et où un homme en surpoids décide que, lundi, il se remettra au sport.

Le lundi arrive.

Rien ne change.

Le fleuve continue de couler.

Le temps n’est qu’un fil continu indécousable.