Dix ans ont passé, et ce qui me revient d’abord, ce n’est pas une forme aboutie, mais une trajectoire. Une aventure profondément vivante, presque improbable, qui avait commencé de manière très simple : par des textes écrits pour être dits, jetés au micro lors de scènes ouvertes, dans des bars où l’on venait tester quelque chose de brut, sans filet. À l’époque, il s’agissait surtout de faire entendre une voix, de confronter l’écriture à l’instant, au regard, à la réaction immédiate.
Puis il y a eu Marseille. Des rencontres, des amitiés, et l’envie d’aller plus loin. De ne plus seulement dire les textes, mais de les mettre en tension avec d’autres présences. C’est là qu’est née cette première forme Voix/Musique que nous avions appelée LOVE BATTLE. Une performance encore fragile, mais déjà traversée par une intuition forte : celle que la poésie pouvait sortir du livre, devenir corps, rythme, affrontement parfois, dialogue surtout.
De cette énergie est née ensuite la Compagnie du Lâcher Prise, presque naturellement, comme une nécessité de structurer ce qui nous dépassait un peu. Très vite, le désir s’est précisé : mêler les disciplines, croiser les langages, faire se rencontrer poésie, théâtre, musique et mouvement. Ce que je pressentais confusément au départ s’est confirmé dans le travail collectif : la poésie gagnait en puissance dès lors qu’elle s’incarnait, qu’elle entrait en résonance avec d’autres formes.
Et puis il y a eu ALTER EROS.
Notre première création. Une pièce née d’assemblages, de fragments, de tentatives. Au départ, une succession de tableaux autour d’un même noyau : la complexité du lien amoureux, cette difficulté à faire coïncider deux solitudes. Puis, peu à peu, le travail de plateau a transformé cet ensemble en une forme cohérente, hybride, vivante, où les émotions circulaient librement entre les mots, les corps et la musique.
Avec le recul, ce qui rend cette expérience si précieuse, ce n’est pas seulement le spectacle en lui-même, mais ce qu’il a rendu possible. Une aventure humaine intense, faite de rencontres décisives, d’engagement total, de confiance aussi. Une forme d’abandon maîtrisé — exactement ce que le nom de la compagnie portait déjà en lui.
ALTER EROS n’était pas un aboutissement. C’était un point de bascule.
Un moment où l’écriture a cessé d’être solitaire pour devenir pleinement collective. Où la poésie a trouvé un autre espace pour exister. Et où, pendant un temps, nous avons réussi à faire vibrer ensemble des disciplines, des sensibilités et des corps autour d’un même désir : partager quelque chose de profondément vivant.
Cette page est dédiée à mon ami PASCAL AUBRUN, médecin psychiatre, metteur en scène, clown de théâtre, parti trop tôt avec lequel nous avions fondé la Cie du Lâcher-Prise (photo hommage)
© Arnaud Papin – Toute reproduction, diffusion ou utilisation sans autorisation est interdite